Un mardi soir de novembre, attablée dans un restaurant du 13ème arrondissement parisien, j’ai regardé avec curiosité une marmite bouillonnante au centre de la table. Autour, six personnes piochaient tranches de viande, légumes et nouilles, chacun selon son envie. Personne ne commandait pour les autres. Personne n’attendait qu’on lui serve.
Voilà ce qu’offre le hot pot : une marmite commune, des ingrédients choisis au gré des goûts, et une cuisson à la fois spontanée et participative. On sent tout de suite que ce plat, importé tout droit d’Asie, bouleverse les repères habituels de la dining table à la française. (Certains quartiers chinois en France vivent ce rituel depuis des années, bien avant que la tendance ne s’étende.)
Trois ans plus tard, difficile de passer à côté de cette vague qui envahit les grandes villes françaises. Paris compte désormais une quinzaine d’adresses dédiées, Marseille en ouvre deux en 2024, et même Lille s’apprête à accueillir son premier établissement début 2025. On ne parle plus d’un phénomène marginal, ni d’une curiosité réservée aux initiés.
Un plat millénaire qui s’adapte à nos tables
Le hot pot, ou huǒguō en mandarin, existe depuis plus de mille ans en Chine. À l’origine, la version mongole utilisait des casques de soldats comme récipient de cuisson sur des feux de camp. Aujourd’hui encore, le principe reste intact : un bouillon mijote au centre, chacun y plonge ce qu’il souhaite déguster.
Les variantes asiatiques diffèrent énormément selon les régions. Le Sichuan propose son bouillon ardent, saturé de piments et de poivre du Sichuan qui engourdit le palais. Au Japon, le concept devient shabu-shabu, où de fines lamelles de bœuf frémissent brièvement dans un bouillon dashi subtil. (On croise parfois d’autres déclinaisons japonaises : Sukiyaki, Chanko-Nabe, Miso-Nabe, ou Yose-Nabe lors de festivals spécialisés.) En Corée, l’expérience s’appelle jeongol avec des notes de kimchi fermenté ; au Vietnam le lẩu se parfume souvent à la citronnelle et au tamarin.

Ce large éventail de recettes explique en partie le succès grandissant en France. Contrairement à la raclette ou à la fondue bourguignonne qui imposent des règles fixées, le hot pot reste souple. Qu’on soit végétarien, amateur de poisson ou adepte de viande, chacun adapte son assiette selon ses préférences, sans contrainte collective. Cette personnalisation extrême est l’une des raisons majeures de l’adoption rapide du hot pot par les jeunes urbains.
Aujourd’hui, on voit même des familles françaises oser le hot pot pour les fêtes : Noël, Nouvel An ou anniversaires. Certains relatent que chacun autour de la table, même les plus jeunes, s’amuse à gérer la cuisson de son propre ingrédient du terroir : champignons de Paris, viande locale, légumes du potager.
Pourquoi ça prend maintenant
L’engouement français pour le hot pot n’est pas un hasard. Plusieurs tendances convergent.
La mondialisation des saveurs joue un rôle. Les urbains, plus jeunes pour la plupart, découvrent la cuisine asiatique via TikTok, Instagram ou YouTube et veulent tester des expériences inédites. Le hot pot rejoue toutes les cartes : visuels spectaculaires, participation interactive, côté « instagrammable » indéniable. Les vidéos de marmites yin-yang (moitié épicée, moitié douce) font des millions de vues sur les réseaux sociaux ; certaines chaînes organisent même des concours autour du hotpot lors de festivals de street food.
Mais derrière le décor, il y a une véritable tendance alimentaire qui s’installe : la recherche de plats où le partage et l’interactivité occupent le terrain. Ce phénomène reflète une aspiration à la convivialité, à un lien social plus fort autour de la table. On ne peut pas vraiment grignoter devant la télé ou scroller son smartphone quand il faut surveiller ses morceaux en train de cuire. Cette attention collective favorise le lien, comme la raclette et la fondue le faisaient il y a quelques décennies.
D’ailleurs, le hot pot ne cherche pas à remplacer ces classiques hivernaux, mais à les compléter. La raclette demande peu d’interaction (on pose le fromage, on patiente). Le hot pot requiert une présence active, presque un dialogue : « Tu as fini avec les champignons ? », « Qui veut le dernier morceau de tofu ? »
Les restaurateurs français prennent le pari. Dans les nouveaux quartiers asiatiques de Paris et dans des villes comme Lyon ou Toulouse, on voit fleurir des établissements qui fusionnent produits locaux avec recettes authentiques, pour attirer une clientèle qui cherche aussi à soutenir le terroir français. Les tables hot pot affichent complet plusieurs fois par semaine. Certains exigent désormais des réservations 48 h à l’avance, ce qui était encore invraisemblable il y a quelques années dans ce segment.
Hot pot contre fondue : match ou fusion ?
Quelques chiffres éclairent les différences fondamentales :
| Critère | Hot pot | Fondue savoyarde | Raclette |
|---|---|---|---|
| Base | Bouillon eau/épices | Fromage fondu | Fromage chauffé |
| Ingrédients | Viandes, légumes, nouilles (+ de 30 options) | Pain surtout | Pommes de terre, charcuterie |
| Personnalisation | Totale | Limitée | Moyenne |
| Temps de cuisson | 30 sec à 3 min par ingrédient | Immédiat | 2-3 min |
| Accessibilité végétarienne | Excellente | Faible | Moyenne |
| Calories moyennes | 450-600 kcal | 800-1000 kcal | 700-900 kcal |
Il apparaît que le hot pot séduit particulièrement la tranche des 25-40 ans citadins. La raclette, à l’inverse, conserve son attachement aux familles et aux traditions générationnelles. D’après des statistiques recueillies dans des restaurants de Paris : 68 % des clients hot pot ont moins de 35 ans, contre 45 % pour les établissements axés raclette.

Les différences s’observent aussi dans la durée et la dynamique du repas. Le hot pot s’adapte bien mieux à des groupes qui veulent une formule flexible, tout en gardant ce côté « expérience de groupe » que recherchent de plus en plus les entreprises lors de team building ou soirées d’équipe.
Sur le plan nutritionnel, le hot pot marque des points. Un repas raisonnable (axé légumes et protéines) atteint rarement plus de 600 calories, tandis qu’une raclette classique grimpe facilement à 1000. La cuisson à l’eau préserve la valeur nutritive des aliments, et on retrouve moins de graisses saturées que dans le fromage fondu.
Toutefois, il faut rester honnête : le hot pot façon Sichuan nappé d’huile pimentée peut vite devenir calorique. Tout dépend du bouillon choisi et des ingrédients ajoutés – demandez aux connaisseurs, il arrive qu’on termine le repas sur une note plus lourde qu’attendu, surtout si les sauces maison sont généreuses.
Les bonnes adresses françaises (et comment les choisir)
Paris domine largement. Dans le 13ème arrondissement se trouvent les valeurs sûres : Délices de Shandong (saveurs du nord-est chinois et bouillons travaillés), Huǒguō Story (version moderne avec commandes sur tablette), Le Président (un pionnier, ouvert dès 2012).
À Marseille, Hot Pot Corner (depuis mars 2024) propose une fusion étonnante, intégrant des produits régionaux : encornets méditerranéens, légumes locaux. Cette adaptation séduit bien plus que l’authentique strict, si l’on en croit les habitués français non familiarisés avec le concept d’origine.
Lille, Lyon ou Bordeaux voient également l’arrivée de nouveaux restaurants. On commence à noter des ouvertures de chaînes spécialisées dans plusieurs grandes villes : preuve que la tendance n’est plus cantonnée aux quartiers asiatiques, mais investit graduellement l’ensemble du paysage urbain français.
Quelques repères pour dénicher une bonne adresse :
Choix de bouillons : minimum quatre (nature, relevé, tomate, champignons)
Fraîcheur visible : vitrines réfrigérées pour les produits bruts
Marmite individuelle ou partagée : c’est vraiment une affaire de préférence personnelle
Sauces maison : sésame, coriandre-ail, sauce soja revisitée (la marque Kikkoman reste un classique pour relever les plats, certains restaurants testent des versions fusion avec épices du Sud-Ouest)
Les chaînes asiatiques pointent leur nez. Haidilao, géant du secteur en Chine (plus de 600 restaurants), a ouvert à Londres en 2023. Paris figure sur la liste des prochaines ouvertures (d’ici 2026). Ces enseignes apportent un service très rodé, mais parfois au détriment de la singularité et de la culture locale autour du hot pot.
Réussir son hot pot maison sans faux pas
Se lancer chez soi demande peu d’équipement, contrairement à ce qu’on imagine souvent. Côté matériel :
Réchaud électrique ou à gaz (entre 30 et 80 € ; certains optent pour le modèle asiatique, plus petit, qui chauffe très vite)
Marmite adaptée (inox ou fonte, 20-40 €)
Paniers-passoires individuels (optionnels, mais vraiment pratiques, 15 € le lot)
La qualité du bouillon fait toute la différence. Trois bases faciles pour se lancer :
Bouillon transparent : eau, gingembre, ciboule, sauce soja (Kikkoman, par exemple), sel
Bouillon tomate : concentré de tomate, ail, oignon, herbes fraîches
Bouillon miso (version japonaise revisitée) : pâte miso, dashi instantané, champignons déshydratés

Pour le choix des ingrédients, mieux vaut varier et opter pour des découpes fines. Une suggestion type pour six convives :
400 g viandes variées (bœuf, poulet, agneau), tranchées finement
300 g fruits de mer (crevettes, calamars)
800 g légumes (champignons, pak-choï, épinards, carottes…)
200 g tofu ferme
300 g nouilles de riz ou udon
Sauces typiques : soja, huile de sésame, pâte de cacahuète, coriandre fraîche
Dans les marchés asiatiques parisiens (Tang Frères, Paris Store), on trouve des kits « spécial hot pot » déjà prêts, parfaits pour une première fois. Comptez une douzaine d’euros par personne, ce qui reste raisonnable à côté d’une raclette de qualité.
Certains cuisiniers pro conseillent d’adapter la recette avec des produits du terroir : volaille locale, épices françaises, légumes de saison… Il n’est pas rare de voir un hot pot à la française mêler champignons sauvages et saucisse du Sud-Ouest, pour le clin d’œil régional.
Au-delà de la mode, adoption ou feu de paille ?
La grande question demeure : le hot pot s’inscrira-t-il dans la culture française, ou restera-t-il une passion passagère ?
Les signaux sont plutôt positifs. Les requêtes Google « hot pot » ont été multipliées par plus de trois en France entre 2021 et 2024 (selon Google Trends, la courbe ne cesse de grimper). Les ventes d’appareils spécialisés montent en flèche sur Amazon.fr. Et même les ateliers de cuisine intègrent désormais régulièrement une initiation au hot pot : chaque mois, des évènements dédiés sont proposés dans les quartiers chinois et aussi lors de festivals gastronomiques.
Ce qui est frappant : les familles françaises qui tentent l’expérience ont tendance à renouveler, parfois chaque mois l’hiver venu. Le format séduit aussi pendant les fêtes, offrant une alternative aux plats traditionnels qui peinent parfois à surprendre. Certains établissements proposent même des menus « spécial Noël » ou « Nouvel An », preuve que la tradition commence à s’installer.
Les producteurs locaux flairent la tendance. Par exemple dans les Yvelines, des fermes proposent de la viande pré-tranchée « spécial hot pot ». Certains maraîchers mettent en vente des paniers garnis adaptés. Cette acculturation côté offre pourrait bien pérenniser l’habitude.
Reste une inconnue : le hot pot saura-t-il s’imposer hors des saisons froides, ou s’enfermera-t-il dans la niche hivernale à l’image de la raclette ou de la fondue ? Quelques adresses parisiennes testent des variantes plus estivales (bouillon frais, ingrédients crus), mais cela reste marginal pour l’instant.
Au final, le hot pot crée de nouveaux ponts entre convivialité à la française et traditions culinaires asiatiques. Va-t-il fusionner avec des recettes locales, transformer la scène gastronomique, ou simplement rester le plaisir des curieux citadins ? Les prochaines années, avec leurs innovations et adaptations, en diront plus. Impossible de prédire si la tendance tiendra, mais une chose est sûre : l’envie de partager un hot pot autour d’une table ne faiblit pas, et pour beaucoup, ça sonne comme un vrai signe d’adoption culturelle.

Autodidacte du web et amateur de saveurs intenses, j’ai créé Wok et Grill pour partager ma double passion : la technique et la gastronomie. Après plusieurs années dans le développement web, j’ai décidé de marier mes compétences numériques à mon amour pour la cuisine au feu vif.
Fan inconditionnel du wok — que je considère comme l’ustensile le plus polyvalent au monde — et adepte des grillades parfaitement saisies, j’explore les cuisines du monde depuis ma propre cuisine. Du pad thaï fumant aux côtes de bœuf marinées, je teste, j’ajuste et je documente chaque recette avant de la partager avec vous.
Quand je ne code pas ou ne cuisine pas, vous me trouverez au marché à la recherche d’ingrédients frais ou devant mon barbecue, spatule à la main, convaincu que les meilleures conversations se font autour d’un bon plat grillé.







