Mon père m’a transmis cette recette au wok : je la refais chaque mercredi

Publié le: 6 février 2026

Chaque mercredi soir, aux alentours de 19h30, impossible d’y couper : mon téléphone vibre. Mon père. Toujours la même entrée en matière : « Tu fais quoi ce soir ? » Et, sans dévier, ma réponse tombe : « Le wok, comme d’habitude. »

Cette habitude remonte à sept ans déjà, dans sa cuisine du 11ème arrondissement à Paris. J’avais 24 ans, venait de prendre mon envol, et mon régime oscillait entre nouilles et houmous industriel. Mon père a laissé couler trois mois avant de débarquer un samedi, équipé de son vieux wok en fonte, une bouteille de sauce soja Kikkoman sous le bras, et un cabas de légumes tout frais, sortis du marché d’Aligre.

« Je vais t’apprendre un truc qui change la donne », a-t-il lancé.

Il n’exagérait pas. Derrière la recette, il y avait un vrai rituel familial. Ce genre de petit rendez-vous non-dit, où l’on devine déjà l’attachement que l’on transmet sans avoir besoin de grands mots.

L’enseignement : gestes précis, improvisation maîtrisée

Sa première leçon ne concernait pas tant les ingrédients que la gestuelle. Un wok se préchauffe à vide, deux minutes pleines au moins. À bannir, la précipitation : il faut attendre que le métal commence à exhaler un léger panache, qu’une goutte d’eau crépite à la surface. Cette phase de chauffe conditionne tout le reste : la saisie instantanée, la texture croquante sur les légumes, la garantie de ne pas finir avec un plat baigné de jus.

Mon père pratique la cuisine depuis quarante ans, mais le wok, lui, c’est un amour tardif—il l’a découvert à Hong Kong en 1998 lors d’un séjour qui a marqué sa façon d’aborder la cuisson. Un chef ambulant, dans une ruelle bondée du quartier de Mong Kok, lui a transmis les gestes clés. De retour en France, il achète un wok en acier au carbone chez Paris Store, et se lance dans des essais à n’en plus finir pour adapter la méthode aux produits de chez nous.

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La recette s’est transformée, variant au fil des années avec les saisons, mais sa technique de base repose sur cinq étapes immuables :

  1. Huile de tournesol neutre (éviter l’huile d’olive, trop instable à haute température)

  2. Aromates : ail ciselé, gingembre frais râpé, échalotes

  3. Légumes fermes en premier : carotte, brocoli, poivron — deux minutes à feu vif

  4. Légumes plus délicats ensuite : champignon, courgette, pak choï — une minute chrono

  5. La touche finale : sauce soja, huile de sésame, miel discret, graines de sésame torréfiées

L’ordre et la rapidité d’exécution sont cruciaux. Respecter chaque timing, c’est éviter le coup de mou qui transforme le tout en imitation ratée de ratatouille. Chez nous, c’était devenu une sorte d’école de cuisine informelle—pas de fiches techniques, mais une expérience transmise de main à main, avec parfois la famille autour qui observait ou goûtait en coin.

Mes adaptations végétariennes : quand la nécessité force la créativité

Chez mon père, viande oblige—poulet, crevettes, rien d’autre ne comptait. Pour moi, végétarienne depuis 2017, il a fallu ruser pour remplacer la dose de protéines. Les premiers essais avec du tofu nature se sont soldés par un fiasco : texture caoutchouteuse, goût aux abonnés absents, bref, de quoi décourager.

L’éclaircie est venue grâce à Anaïs, une collègue marseillaise rencontrée sur le Challenge Basmati Tilda organisé par Céréal en 2019. Elle m’a initiée au tofu fumé, déjà mariné, facile à trouver en rayon chez Monoprix, et à l’émincé de soja/blé que mon père a boudé six mois, refusant d’appeler ça « nourriture ».

Aujourd’hui, les protéines végétales du mercredi varient :

  • Tofu fumé, en petits dés, saisi à part pour le croustillant avant d’être ajouté

  • Tempeh mariné dans sauce soja + sirop d’érable, 30 minutes minimum

  • Émincé façon poulet végétal (marque Céréal), assez bluffant au niveau texture

  • Edamame surgelé, jeté à la toute fin du processus

Le jour où mon père a goûté, en janvier 2022 ? « C’est pas mal, mais ça manque de gras. » En clair, il a apprécié, mais pas au point de l’admettre franchement.

Pour les légumes, je ne jure que par la saison. En hiver, la butternut rôtie, le chou kale prennent le relais de la courgette. En été, place à l’aubergine et au poivron. Les marchés Yvelinois où je trouve mes fruits et légumes renouvellent sans cesse la base, ce qui évite toute routine stérile. C’est un jeu, parfois un défi lancé à soi-même, surtout quand il faut composer avec les fonds de frigo.

Notre avis : ce que cette recette révèle au-delà de la cuisine

Cette tradition culinaire du mercredi dépasse largement le cadre du simple dîner. Trois enseignements se sont imposés au fil des années, des évidences qui n’auraient jamais surgi sans cette constance.

La discipline libère l’imagination. Le rituel du mercredi impose un cadre, mais à l’intérieur, je laisse libre cours à mon intuition et à ce que le frigo m’offre. Cette semaine, j’ai tenté un truc improbable : fond de courge, shiitakes, cranberries séchées retrouvées au hasard dans un placard. Contraste surprenant, pas mal du tout. Mon père aurait probablement haussé un sourcil, mais cette marge de liberté, il me l’a glissée sans vraiment le formuler.

Cuisiner en solo ne coupe pas du lien. Semaine après semaine, je suis seule aux fourneaux, pourtant mon père est là, en filigrane. J’entends encore son « Feu fort, faut pas mollir », ses mouvements pour découper l’ail me reviennent en tête. Cette présence invisible rend le moment moins solitaire, crée une forme d’échange différé. Ce n’est pas juste une question d’habitude—c’est l’apprentissage domestique, transmis semaine après semaine comme un fil qui relie les générations, même à distance.

Répéter n’use pas, tant que le geste reste habité. Près de 350 mercredis au wok, jamais identique, jamais lassant. Les mécanismes de base demeurent, mais chaque variante maintient l’intérêt. C’est une méditation active qui rythme la semaine, presque un repère essentiel pour ne pas sombrer dans la monotonie. Le wok devient alors un vecteur d’aventure familiale, quelque chose qui dépasse la simple technique.

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Techniques essentielles et erreurs fréquentes

Les novices font systématiquement cinq faux pas, tous testés (et approuvés) par mes soins :

Trop remplir le wok. 400 g de légumes coupés, c’est la limite pour un wok de 30 cm. À vouloir trop en mettre, la chaleur chute, les légumes se retrouvent étouffés au lieu d’être juste saisis. Mieux vaut diviser et cuire en deux fois, quitte à attendre un peu.

Remuer en permanence. En laissant reposer les aliments 30 secondes entre chaque geste, on obtient une jolie caramélisation. Le wok n’est pas destiné à faire des omelettes, il faut accepter l’immobilité ponctuelle.

Verser la sauce trop tôt. Elle s’ajoute à la toute fin, idéalement feu coupé, pour envelopper les ingrédients sans générer de vapeur invasive. Trop tôt, et tout devient mou.

Négliger la préparation. Tout doit être prêt avant d’allumer le feu : découpé, dosé, organisé. La cuisson au wok va trop vite, impossible d’improviser une découpe en cours de route.

Choisir un mauvais wok. Les fonds plats dépannent sur induction, mais le vrai wok à fond rond, chauffé sur gaz, fait vraiment la différence. J’ai déboursé 65€ pour un modèle carbone chez Paris Store en 2018. Au fil des ans, la patine s’est installée, il est presque noir aujourd’hui—un signe de qualité indéniable pour tout passionné.

On croise parfois des anecdotes familiales où la « première fois » a viré au désastre (un ami racontait qu’il avait fini par servir des légumes bouillis, persuadé qu’un wok fonctionnait comme une casserole classique). Il faut parfois rater pour comprendre l’importance de la transmission.

Les accompagnements qui élèvent le plat

Mon père, lui, ne jurait que par le riz basmati pour accompagner ses plats sautés. J’ai conservé cette tradition, en l’adaptant parfois :

  • Riz au jasmin pour ses notes florales qui rehaussent les saveurs sucrées-salées

  • Nouilles soba (100% sarrasin) pour changer la texture du plat

  • Riz complet lors des soirées où l’envie de bien-faire se fait pressante

Côté boissons, il optait pour une bière Tsingtao bien fraîche. De mon côté, il m’est arrivé d’être surprise par une alliance inattendue : un jus de pomme Val de Rance, légèrement pétillant. L’acidité et le mousseux allègent le gras de l’huile de sésame, la note fruitée relève la sauce soja, et même si le caviste a froncé les sourcils, le mariage fonctionne vraiment.

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Transmettre à son tour

Il y a un an, ma nièce, 19 ans, a séjourné chez moi le temps d’un semestre. Étudiante, petit budget, alimentation chaotique. Un mercredi, elle observe. Le suivant, elle coupe les légumes. Au bout de trois semaines, c’est elle qui teste le wok, pendant que je surveille.

Dorénavant, elle vit à Bruxelles. Il y a peu, elle m’a envoyé la photo de sa première tentative : légumes un peu trop saisis, riz limite grillé, mais sourire éclatant. « C’était inmangeable, mais maintenant je comprends ta fixation sur la température », avoue-t-elle.

Voilà comment les gestes se transmettent : à tâtons, par l’essai, l’erreur, la détermination. Mon père ne m’a jamais laissé la recette sur papier. Il montrait, il rectifiait, et il répétait. J’agis de même. Ma nièce fera sans doute pareil, un jour ou l’autre. Ce passage d’une génération à l’autre, ce transfert parfois hésitant, c’est le cœur du rituel hebdomadaire familial. On pourrait presque parler d’atelier cuisine maison, sauf qu’ici, tout se joue dans l’ordinaire du quotidien.

Ce que je referai différemment

Si je devais recommencer depuis le début, j’investirais d’emblée dans un brûleur à gaz portable. Sur plaques électriques, même inductions, on manque de puissance pour saisir chaque ingrédient comme il se doit. Mon père a le confort de la gazinière, moi l’induction : la distinction saute aux yeux.

Autre regret : tarder à découvrir les condiments asiatiques. J’ai attendu quatre ans avant d’oser la pâte de piment fermenté ou le vinaigre noir chinois, alors qu’ils multiplient les possibilités sans complexifier la recette.

La cuisine au wok selon mon père n’a rien d’élitiste. Pas de produit rare, aucune technique acrobatique. Tout réside dans la régularité, le soin du geste, et cette autonomie qu’on acquiert une fois les bases maîtrisées.

Chaque mercredi à 19h30, quand la sonnerie retentit, c’est automatique : sourire. Parce que, d’une façon discrète, dans deux cuisines séparées par 80 kilomètres, deux woks s’animent en parallèle. Et sous des airs ordinaires, cette routine devient une sorte d’attachement solide, tranquille et essentiel.

C’est ça aussi, l’école de la transmission par le geste : une aventure culinaire où le wok devient, presque sans y penser, le témoin du lien précieux entre père, fille et famille.

Wok et grill
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